Samedi 14 mai 2022

« Wokisme » : une nouvelle « culture » ?


A priori, la dénonciation et l’éradication des « privilèges » de la majorité opprimant les minorités de tous poils devraient logiquement demeurer dans la sphère du combat politique et social. Hélas, sa vocation totalitaire conduit l’idéologie « woke » à investir (envahir ?) absolument tous les domaines, y compris celui de la culture.


Comme le rappelait un article du quotidien Le Monde daté du 23 septembre 2021, « l’expression [« woke »] fait son retour en 2008, par la chanteuse américaine Erykah Badu qui chante « I stay woke » (« je reste éveillée ») ».


C’est donc apparemment par le biais de la culture qu’est réapparu le terme « woke », pour autant que l’on s’entende d’abord sur le sens à donner au terme « culture ». Car le wokisme n’est pas né sur une terre aride, vierge de tout terreau propice à son développement. Il a fallu d’abord déconstruire le sens des mots et les vider de leur substance...


Qu’entend-on par « culture » ?


Selon Jean-Louis Harouel (professeur émérite de l’université de Panthéon-Assas, Paris II, auteur notamment de « Culture et contre-cultures », Presses Universitaires de France, 1994), la culture est tout à la fois « l’action par laquelle l’individu acquiert une formation intellectuelle, esthétique et morale », « l’état de l’individu cultivé », c’est-à-dire « le savoir, ainsi que la qualité intellectuelle, la sensibilité artistique, la noblesse de l’esprit de celui qui aura acquis cette formation », et pour finir « tout ce qu’une civilisation a créé ou fait sien dans le triple domaine intellectuel, artistique et éthique ».


Pour mieux illustrer sa définition, J-L. Harouel précise que « la vraie culture, c’est donc aussi bien l’action de lire et d’étudier Montaigne que l’état de celui qui s’est cultivé par cette étude, ou encore que les « Essais » eux-mêmes, grâce auxquels le lecteur a pu se cultiver ». Ainsi, « la culture au sens noble du terme emporte l’idée de la formation et de l’élévation de l’esprit, de son ouverture au monde, du soin de l’âme. C’est la conception humaniste de la culture […] qui s’est maintenue dans l’adjectif «cultivé» ».


Encore une fois, la culture « repose fondamentalement sur la mémoire, le passé, la littérature, les autres arts anciens ». Pensez à l’adjectif « cultivé » pour comprendre le vrai sens du terme...


Cette approche de la culture pourra vous paraître très restrictive, voire réactionnaire, à tout le moins conservatrice. Rien d’étonnant à cela dès lors que, depuis la fin du XIXème siècle mais surtout depuis la seconde moitié du XXème, une nouvelle définition s’est peu à peu substituée à celle, classique, du terme « culture », jusqu’à l’effacer de nos esprits...


Extension du domaine de la culture


Alors que « l’ensemble des mentalités et des mœurs d’un groupe humain donné, à quoi peut s’ajouter son organisation matérielle et technologique » constituaient ce que l’on nommait traditionnellement une « civilisation », l’ethnologie, l’anthropologie et la sociologie ont préféré lui associer le terme de « culture ». Désormais, tout est « culture » (y compris le divertissement industriel de masse) et le domaine culturel a connu une expansion semblable à celle de l’Univers.


Cette nouvelle définition extensive a permis, pour des raisons purement idéologiques, de reconnaître une « culture » à toutes les catégories sociales (« culture populaire » versus « culture bourgeoise » ou « culture aristocratique »...), à toutes les majorités (« culture de masse »), à toutes les minorités (« culture du ghetto », « culture LGBT+ », « culture de la neuro-divergeance »...), à toutes les forces politiques (« culture d’opposition », « culture de gouvernement »…), à toutes les structures (« culture d’entreprise », « culture associative »…), etc, etc.


Bref, aujourd’hui, tout est « culture », le meilleur (parfois) comme le pire (souvent)...


Sciences « inhumaines » et art  de « dégénérés »


Le mal aurait pu être contenu si la dénaturation de la définition même de la culture s’en était tenue au petit monde universitaire de la socio-ethnologie.


Mais les « artistes » et les « intellectuels » ont pris le relais, et ont porté sur la place publique leur nouvelle vision de la culture. Au début du XXème siècle, a débuté une entreprise inédite de déconstruction systématique de l’art puis de la littérature, les deux piliers de la culture classique.


Au nom de l’individualisme et de la subjectivité totale (que l’on pourrait résumer par la formule « tout se vaut si je décide, moi, que tout se vaut »), les « artistes » de l’avant-garde, du modernisme, puis du post-modernisme ont rejeté le passé, brisé la tradition, nié l’existence même de la culture. Tout ce qui était considéré comme beau ne valait plus un clou. En revanche, un clou pouvait légitimement être considéré comme une œuvre d’art ! A condition que celui qui l’exhibait comme tel se proclame « artiste », de préférence doté d'un prodigieux ego, de préférence engagé, de préférence soutenu par un mouvement ou un groupe, aussi fumeux soit-il…


Les provocations avant-gardistes (jusqu’aux années 1950) et contre-culturelles (à partir des années 1960) ont ainsi laissé l’Occident orphelin de sa « civilisation » et de sa « culture ». Il ne restait plus qu’à l’achever définitivement. Le « politiquement correct », puis le « wokisme », s’en sont chargé...


Du « politiquement correct » au « wokisme »


Le champ de ruines culturel, laissé par les pseudo-artistes modernes, a notamment servi de terreau fertile à une nouvelle idéologie : le « political correctness », traduit en français par « politiquement correct ».


On pourrait précisément dater l’apparition de ce nouveau dogme culturel en 1987, lorsque le rédacteur d’un journal étudiant noir de l’université de Stanford, aux États-Unis, a publié un article intitulé « We are tired of your shit » (« Nous en avons assez de votre merde »). Depuis les boîtes d’excrément de Piero Manzoni, à la « machine à caca » de Wim Delvoy, en passant par les toiles de matière fécale de Christopher Ofili et Jacques Lizène, il est légitime de se demander de quelle « merde » parlait le rédacteur de cet article.


Il s’agissait tout simplement des « dead white european males », autrement dit des auteurs « masculins, blancs, européens et morts », tels Homère, Hésiode, Platon et Aristote.


Comme le rapporte J-L Harouel, les « activistes noirs et féministes, soutenus par des enseignants progressistes, [ont récusé] totalement la transmission de la culture au prétexte que depuis [l’Antiquité], les grands auteurs de la tradition littéraire sont tous des dead white european males. Les activistes noirs les haïssaient car ils étaient blancs, les féministes car ils étaient hommes, le fait qu’ils soient morts, qu’ils soient le passé, [chargeait] cette haine de mépris. […] A Stanford, [...], le cours classique de littérature fut [ainsi] remplacé par un enseignement sur les « cultures », donnant satisfaction aux activistes des minorités ethniques et sexuelles ».


Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Évidemment, il s’agit des mêmes ressorts qu’utilise le « wokisme » actuel, qui n’est qu’une version « 2.0 » – encore plus pauvre, pour ne pas dire misérable – de ce « politiquement correct » délétère. La seule différence est quantitative puisque le « politiquement correct » ne s’adressait initialement qu’aux minorités ethniques et sexuelles, alors que le « wokisme » s’intéresse aujourd’hui à toute minorité qui se sent opprimée. Et la nouvelle idéologie touche tous les domaines de la culture (y compris l’art et la littérature), jusqu’à la science.


A ce sujet, pour finir sur une note d’humour grinçant, sachez qu’un nouveau projet « scientifique » a vu le jour : « Decolonizing Light » (« Décoloniser la lumière »). Il s’agit, ni plus ni moins, que « de repérer et contrer le colonialisme dans la physique contemporaine » selon Sébastien Point (ingénieur, chercheur en physique des rayonnements et spécialiste des pseudo-sciences), dans un article du 24 février 2022 de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles. Il poursuit en expliquant que « la démarche des chercheurs du projet « Décoloniser la lumière » [consiste à] considérer que […] la science physique a été faite suivant « ce que pense et veut » l’homme blanc chrétien mais qu’elle pourrait être faite, pour ainsi dire, dans une « autre unité de mesure », celle de populations racisées et/ou opprimées, et qu’il pourrait ainsi exister plusieurs sciences physiques, donc plusieurs réalités matérielles, distinctes ou intriquées. Ainsi de la professeur agrégée Tanja Tajmel, l’un des principaux chercheurs impliqués dans le projet, qui se demande pourquoi la physique n’est pas imprégnée par la connaissance traditionnelle qu’ont de la lumière les populations autochtones du Canada... ».


Si le « wokisme » ne comportait pas cette facette totalitaire, fascisante (cf. le précédent article du blog), on pourrait en rire et considérer ses promoteurs pour ce qu’ils sont réellement : des phénomènes de foire qui devraient être cantonnés à l’enceinte sordide de leur propre cirque...

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